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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 10:22

Cette année 2010 fut une vraie farandole de disparitions en terme de gens du cinéma.
Que ce soit Ingrid Pitt, David Carradine, Claude Chabrol, Blake Edwards, Leslie Nielsen, de nombreux artistes nés après 1920 nous ont quittés… S’il y a bien une disparition  qui m’a particulièrement émue, cette semaine, c’est bien celle de Jean Rollin. Cinéaste, écrivain prolifique, mémoire vivante du cinéma, auteur d’un courant, d’une sensibilité cinématographique animé par lui seul, Jean Rollin a réalisé des films qui, parfois, m’ont quelque peu laissé pantois mais qui ont eu le mérite d’exister. Retour sur un grand monsieur du cinéma qui n’a pu, hélas, réaliser que de petits films…

 

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Né en 1938 à Neuilly Sur Seine, Jean Rollin était un petit garçon qui s’évadait d’un  morne quotidien grâce aux romans et au cinéma, qu’il fréquentait assidûment et autant qu’il le pouvait. Petit, Jean Rollin était enchanté par les sérails (nous en reparlerons ici même) et les films divers qui captivaient le jeune public et le jeune Jean en particulier.
Le film qui lui fit le plus d’effet se nomme LE CAPITAINE FRACASSE, version Abel Gance, qui lui donna peut-être l’envie de faire du cinéma.

 

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Après son service militaire, où il travaille à la fabrication de films militaires, il tente d’intégrer le monde du cinéma en suivant la voie logique, c’est-à-dire en devenant assistant réalisateur afin d’intégrer le circuit.
Assez curieusement (manque d’entregent ?), il n’intégra pas le circuit avec un grand A mais il évolua dans des circuits parallèles où le manque d’argent et la fréquentation de producteurs très indépendant furent son lot quotidien. Jean Rollin n’intégra jamais les grands studios cinématographiques français, c’est dommage pour lui, mais cela lui permit de développer sa propre voie artistique, celle que nous célébrons aujourd’hui avec son très récent décès.

 

 

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Toujours est-il que ses efforts en direction du cinéma portèrent ses fruits lors de la seconde moitié des années 60. LE VIOL DU VAMPIRE fut un film élaboré avec difficultés, de faibles moyens, un tournage saccadé mais il demeure assez caractéristique des films de Jean Rollin : une certaine poésie, une construction éthérée de scènes au détriment du scénario, une belle image et un souffle qui semble retranscrire et privilégier un ton littéraire.
Ironiquement, LE VIOL DU VAMPIRE, titre choc s’il en est, est sorti en mai 1968 et il ne connut pas de succès ! De plus, les jeunes spectateurs s’attendaient à une œuvre qui aurait transcender le sexe et l’horreur, ce qui ne fut pas du tout le cas ! On peut donc parler de quiproquo, d'incompréhension entre le public jeune et l’auteur. Ce dernier fut d'ailleurs ébranlé par des réactions parfois violentes envers son film. Mais Jean Rollin, ce fut d’ailleurs là l’un de ses traits de caractère les plus méritant, s’accrocha encore et encore.

 

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Jean Rollin continua malgré tout avec LA VAMPIRE NUE, LE FRISSON DES VAMPIRES et REQUIEM POUR UN VAMPIRE qui, si ils sont plus accessibles pour le grand public, ne furent pas pour autant des succès.
Pourtant, il y a de vraies qualités pour ces films qui retranscrivent l’air du temps d'alors, une certaine poésie, un esthétisme recherché et, toujours, une approche assez personnelle du thème traité et une vision propre à son réalisateur.
A titre personnel, je garde un très bon souvenir du FRISSON DES VAMPIRES qui demeure l’une des œuvres les plus accessibles de Jean Rollin.


Ces succès parfois relatifs voire faibles obligent Jean Rollin, pour continuer à tourner, à parfois réaliser des films X qui, dans une courte période qui date du début des années 70 jusqu’à la moitié de cette décennie.

 

Je rappelle que ces films rencontraient un succès monstrueux en salles dans notre pays. Ce succès fut d’ailleurs sanctionné, étouffé par le gouvernement de Giscard qui lui accola une taxe spéciale, une T.V.A plus élevée que les films dit « traditionnels » qui tua cette mode peu à peu. Mais l’ampleur des chiffres fut telle que l’on estime que les films pornographiques de l’époque servirent à financer des films traditionnels et d’auteurs de l’époque…Le paradoxe français en quelque sorte !

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Jean Rollin s’est toujours exprimé avec une très grande honnêteté sur cette période, ce qui lui fait honneur, et jamais le titre de cinéma alimentaire n’avait mieux porté ce qualificatif…
Avec l’argent et les cachets de réalisateurs accumulés pour ces films X, pour lesquels il n’éprouve aucun intérêt, Jean Rollin parvient à réaliser LES DEMONIAQUES et LEVRES DE SANG, le très beau LA ROSE DE FER  aux succès toujours aussi faibles, ce qui eut pour effet cantonner encore son auteur dans les films pornographiques qui le lassèrent de plus en plus…

 

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Aussi Jean Rollin consent à tourner des films qui portent moins sa griffe, qui sont davantage des œuvres de commande, mais qui l’éloigneront du genre X qui risquent d’être un ghetto en ce qui le concerne.

Ce sera donc LES RAISINS DE LA MORT, rare film français de cette période qui confronte survivants d’une épidémie et des morts-vivants si ce n’étaient des contaminés. Plus accessible que ses autres œuvres, le film LES RAISINS DE LA MORT donne surtout la possibilité à la très belle Brigitte Lahaie (aussi très intelligente) de crever l’écran grâce à une apparition remarquée si ce n’est remarquable ainsi que l’un des frères Marquand. Avec ce film, l’horreur française gagne l’un de ses titres phares, et ils étaient alors très rares à cette époque !
Jean Rollin retrouva donc Brigitte Lahaie, avec qui il noua une vraie complicité pour ses films suivants, FASCINATIONS et LA NUIT DES TRAQUEES, chacun portant à l’autre une certaine estime…

 

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Mais Jean Rollin réalisa aussi des films pour la folle firme française EUROCINE, qui produisait de tout, avec toujours des budgets assez serrés, et assez souvent dans la grande maison du producteur principal, Marius Lesoeur, qui avait été conçu de manière telle qu’elle pouvait se transformer en studios de cinéma !

Firme familiale, casting de proches, EUROCINE offrait aussi une certaine conception du cinéma, aujourd’hui révolue, qui suivait les courants et les genres cinématographiques en apportant toujours son grain de sel. Parmi les films de cannibales autant que ceux de morts-vivants, Jean Rollin tourna pour eux MONDO CANNIBALE et LA MORTE VIVANTE. Si Jean Rollin eut semble-t-il du mal à reconnaitre le premier, le second porte en revanche toute sa patte avec cette ressuscité qui semble s’éloigner de plus en plus à ce qui était lié, jadis, à ses émotions, à son ancienne vie. Encore un film difficile qui s’inscrit à contre-courant des produits labélisés morts-vivants de l’époque mais que l'on peut sans problème classer dans l’œuvre de Jean Rollin.

 

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LE LAC DES MORTS VIVANTS, en revanche, semble un peu plus être un film de commande, made in EUROCINE... Le faible budget autorisé par la famille Lesoeur plombe quelque peu le sérieux du film, ne serait-ce déjà par son scénario, des soldats allemands  morts qui attendent leur heure dans un lac mais dont l’un d’eux est le père d’une petite fille (quid des dizaines d’années passées ?). Assez ironiquement, ce petit film sans guère d’envergure a assez bien fonctionné commercialement aussi bien en France (à l’échelle d’une production EUROCINE) qu’internationalement.
Mais, à cause de la disparition des cinémas dans les années 80 qui provoqua la disparition effective des films bis ou dit « de quartier », à cause des nouvelles chaines de télévision et des vidéo-club, les films se firent de plus en plus rares, de moins en moins orientés vers le fantastique et Jean Rollin raccroche quelque peu les gants, un temps, après PERDUES A NEW-YORK et KILLING CAR.
Il s’en suivit une autre  période créative assez intensive, celle d’auteur de roman qui fut assez prolifique et dont les livres sont encore assez accessibles.

 

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Toutefois, l’envie de faire encore des films n’a pas quitté Jean Rollin et, à force de ténacité et d’efforts, LES DEUX ORPHELINES VAMPIRES vit le jour en 1997.
Il s’agit d’un Jean Rollin pur jus, ce qui sous-entend que les DEUX ORPHELINES VAMPIRES développent les mêmes qualités que les films les plus marquants de son auteur : une certaine poésie, une narration qui lui est propre ainsi qu’un voyage dans son propre univers fantasmagorique qui lui est propre.


Je rapelle que Jean Rollin, dans l'écriture de ses scripts, mettait sur le papier deux scènes abscons issues de ses rêves et, après, il brodait un scénario qui devait relier cette écriture automatique. Autant dire que, parfois, un sentiment de confusion envahissait légitimement le spectateur...

Lors de sa sortie en salles, la dernière si je ne me trompe, Jean Rollin raconta qu’un distributeur cinématographique était d’accord pour sortir le film si Jean Rollin lui remettait par avance un confortable dessous de table…
LES DEUX ORPHELINES VAMPIRES connurent un certain écho, en France mais aussi à l’étranger où, phénomène étrange, les films de Jean Rollin ont acquis un certain statut avec une base de fans attentifs à ses films, à ses efforts. On ne peut toujours pas parler de succès mais le fait de se savoir reconnu à dû plaire à Jean Rollin, lui procurer quelque reconnaissance...

 

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Le long-métrage suivant, LA NUIT DES HORLOGES, date de 2007.
Il s’agit précisément d’une œuvre testamentaire où Jean Rollin envoie son héroïne, Olvidie, à la recherche de son oncle dans un  périple qui la plonge indiscutablement dans un glissement progressif de la réalité pour rentrer dans un onirisme propre à son auteur. Film composé avec des extraits de ses anciens films, LA NUIT DES HORLOGES s’apprécie une fois de plus comme un film de son auteur, un mélange très personnel de cinéma d’auteur et de vision d’un certain fantastique, qui lui est très personnel, assez poétique et parfois cruel.
LA NUIT DES HORLOGES est un film très atypique, parfois âpre à suivre, mais qui est incontestablement une plongée vertigineuse qui s’adresse davantage à nos sens qu’à la rationalité de notre esprit.

 

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Le dernier film de Jean Rollin, LE MASQUE DE LA MEDUSE, est sorti cette année d’abord dans la cinémathèque française qui a justement consacré Jean Rollin comme un artiste et un auteur en lui offrant un accueil, un espace d'expression, pour chacune de ses productions.
LE MASQUE DE LA MEDUSE rend donc hommage à la fois à cet être mythologique mais également à Mme Rollin, interprète en titre du rôle. Ce sera hélas le dernier film de Jean Rollin…

 

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Auteur parfois difficile à suivre, dépositaire d’un univers si particulier qui était à la fois un mélange entre un cinéma d’auteur français d’avant-garde et d'une imagerie fanstastique, refusant toutes les facilités commerciales, romancier, le parcours cinématographique de Jean Rollin fut assez difficile pour son auteur mais jamais il n’abandonna, luttant encore et encore pour insuffler sur nos écrans une vision unique, poétique, teintée de mystère et d’onirisme. Aujourd’hui disparu, le monde de Jean Rollin mérite d’être reconnu, apprécie, estimé avec une précaution toute particulière, voire même une célébration.
Après tout, il n’y avait que lui seul pour proposer un tel cinéma, un tel ton. Sa disparition est comme une étoile de plus qui disparait dans les cieux de la créativité…
Adieu poète !

 

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  Bonus : Je vous renvoie à l'excellent site 1kult, à fréquenter absolument, pour un hommage de Norbert Moutier interviewé par Sylvain Perret pour un portrait juste et complet de la part d'un grand connaisseur de Jean Rollin...Immanquable !

En ce qui concerne Norbert Moutier et ses Monster bis, des dossiers très complets qui font référence sur les artistes, les acteurs ou les sujets traitès, voici le lien pour les commander.

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Published by Bastien Ayala
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commentaires

l'androide 19/12/2010 12:36


Superbe article sur un artiste dont la disparition m'a beaucoup touché. J'ai vu une grande partie de ces films que j'ai adoré: enfin un auteur qui laissait la part belle à l'imagination. Qui,
malgré des moyens dérisoires, ne prenait pas le spectateur pour un imbécile. Les films de Jean Rollin m'ont fait à la fois rêver, mourir de rire (et c'est un euphémisme^^), réfléchir sur la
condition de l'artiste en France, sur la liberté d'expression, l'esthétisme et j'en passe...

Merci pour cet article complet et riche.


Bastien Ayala 19/12/2010 18:35



Merci à vous, cher Androïde, pour votre commentaire que j'apprécie beaucoup.

Effectivement, alors que j'apprécie énormément Blake Edwards et ses films, la mort de Jean Rollin m'a particulièrment ému... Pourquoi ? Parce qu'il n'a jamais été reconnu ou célébré par la grande
presse, alors que sa démarche d'auteur, son univers et sa poésie sont de mon point de vue incontestablement personnelles et que, lui parti, il n'y aura pas d'autres films dans sa veine.

J'ai cependant pas mal hésité à me lancer dans un tel article, car je ne connais honnêtement pas ses films sur le bout des doigts et que certains m'ont réellement déconcerté (vous aussi
donc)...

Mais je pense qu'il fallait saluer, très modestement, la mémoire de Jean Rollin, sa démarche, son combat, sa vision et le vide qu'il va laisser....