Jack Kirby s’est déjà fait avoir deux fois par Marvel/Atlas et Martin Goodman, la première en 1942 quand Goodman a louvoyé pour leur verser les bénéfices et en 1967/1968 pour refuser de lui accorder les justes droits de suite sur ses nombreuses et incontestables créations. Aussi le grand Jack quitta de manière fracassante Marvel, pour aller porter assistance à son concurrent dans la difficulté : Dc. Ce sera une grande, riche et belle épopée qui, une fois encore, sera la cause de soucis pour le grand Jack !
Carmine Infantino avait travaillé dans le studio de Jack Kirby et de Joe Simon, son ancien associé. Il connaissait et admirait Jack Kirby et il se tenait au courant des déceptions infligées par Marvel à Jack. Ce dernier s’était éloigné physiquement de Marvel pour la Californie, et il travaillait avec une fougue moindre, puisque son travail (rééditions, adaptations en cartoons) ne lui était pas gratifié (la Marvel way !). Donc, Carmine a courtisé Jack Kirby et lui a fait un contrat intéressant. Justement, Jack avait une foule d’idées encore non exploitées qu’il n’allait pas donner à son employeur si ingrat. Ce sera le « Fourth World », un sommet d’imagination et de prodiges graphiques qui reste aujourd’hui encore inégalé, tout médias confondus !
Jack Kirby prend le titre dont personne ne veut et qui est à bout de souffle depuis longtemps (mais qui a eu une seule bonne histoire auparavant), Jimmy Olsen Superman 's pal. Donc Jack livre les prémisses de sa mythologie céleste et cosmique, il met en place le panthéon à venir en introduisant la menace de Darkseid, qui demeure bien plus ambiguë et intéressant que dans ses versions ultérieures. Le titre est de courte durée, mais il permet à Jack de mettre en place son grand chantier personnel que sera les New Gods, sa grande oeuvre.
New Gods demeure une prodigieuse fenêtre vers le merveilleux et le grotesque, News Gods nous montre une nouvelle race de Dieux, les bons et les mauvais de New Genesis et de Apokolips dont la nature profonde les intime à se livrer une guerre totale, dont seul un pacte saura mettre un terme provisoire en échangeant les enfants des leaders. La rupture de ce pacte entraînera une nouvelle guerre froide, plus subtile dans laquelle excelle Darkseid et qui peut dés lors se poursuivre sur la terre…
Les prestations graphiques sont époustouflantes, les histoires demeurent épiques et elles alternent le féerique et l’horreur avec ces News Gods dont les mondes sont séparés de manière manichéenne. Mais Jack s’applique à donner de la chair à ces planètes que tout oppose et surtout, une galerie de personnages incroyables aux influences historiques multiples que ce soit l’assassin vénitien, le baron allemand, ou encore l’âme damnée DeSaad qui demeure aussi sadique (le terme convient) que le noble français à la vie licencieuse du 18éme siécle.
Les numéros s’intéressent à la guerre froide que se livrent les deux factions, sur initiative de Darkseid qui semble aspirer à réaliser une quête au-delà de notre entendement, l' équation de l’anti-vie qui recèle une solution à quelque énigme cosmique. L’origine des New Gods nous est livrée dans l’épisode 7, à mon sens le chef d’œuvre absolu de Jack, qui raconte les manigances subtiles de Darkseid qui génére ni plus ni moins qu’une guerre totale entre les deux mondes, la radicalisation des combattants, le paroxysme des combats par des procédés époustouflants ainsi que le pacte afin d’empêcher l’anéantissement total.
On aurait pu craindre que le fait que Jack n’ait jamais écrit de dialogue desserve son œuvre, mais il n’en est rien. Kirby nous livre des dialogues emplis de grâce et caractérisant à merveille chacun de ses personnages.
Le pact consiste à échanger les enfants des leaders des deux mondes, Orion est le fils de Darkseid, et son futur ennemi mortel, tandis que Scott Free (le fils de High Father) s’échappera et sera Mister Miracle, toujours sous l’ombre menaçante de Darkseid… Le pact voit surtout l’évolution du personnage de High Father, qui a connu tous les tourments de la guerre dont il a lui-même une part de responsabilité, et il abandonne son rôle de guerrier implacable pour le statut de chef spirituel, grâce à la sagesse qui l’a révèle à son grand destin.
News Gods ne dura que 11 petits numéros, mais son legs est immense pour Dc. La firme a enfin sa mythologie, puisque Jack Kirby va exploiter son univers à travers les autres séries que lui impose son contrat ( rappelons que Kirby doit faire 17 pages par semaine).
Note : Je remercie Daniel Tesmoingt qui a répondu à toutes mes questions, aussi pointilleuses furent-elles, et je l’encourage à reprendre sa propre œuvre qu’est Kirby, son fanzine mythique !